Hold-Up : il n’y a pas d’épidémie et on n’a pas marché sur la lune

Pour bien comprendre comment fonctionne la vidéo conspirationniste Hold-Up (remplie de fausses informations), on peut regarder le film Opération Lune, un chef d’œuvre diffusé le premier avril 2002 :

Il s’agît d’un faux documentaire qui a fait office de poisson d’avril, diffusé sur Arte, sans que rien n’indique au premier abord que ce qu’il raconte est bidon. Ce film nous explique que Stanley Kubrick a collaboré avec la NASA pour tourner des images d’un faux alunissage, au cas où la vraie mission serait un échec. C’est évidemment totalement faux, et le documentaire devient de plus en plus comique et parodique à mesure qu’il avance, avec des blagues de plus en plus absurdes et évidentes.

J’ai eu la chance de découvrir le film lors d’une rediffusion sur Arte à l’age de 24 ans, donc assez jeune, influençable et friand de ce genre d’histoires à la con. Et je me suis totalement fait avoir : j’ai été captivé par ce qu’on me racontait. Même à la fin du film qui part dans des délires de plus en plus absurdes, je me suis dit que j’avais du mal entendre telle réplique débile, que telle image d’illustration était un peu bizarre, « mais c’est pas grave, le début était tellement convaincant ». Et puis le générique final finit de nous achever en montrant comment cette blague a été tournée.

Opération Lune permet de comprendre comment Hold-Up fonctionne. Et on va voir dans cet article les différentes techniques utilisées par les deux films, qui sont identiques dans leur structure.

Ménager les ardeurs

Le point le plus important : les deux films mettent beaucoup de temps avant de dévoiler leurs théories de complots. Hold-Up ne part dans ses délires conspirationnistes qu’à 1H30 de film (sur 2H40). Tout ce qui précède est un assemblage de témoignages vagues, de phrases qui n’osent pas trop se mouiller, d’images d’archives et d’affirmations qui appellent à vérification mais qui n’ont pas de quoi nous faire bondir.

Opération Lune attend la quatorzième minute (sur 50) pour vraiment totalement basculer dans la fiction avec un personnage totalement inventé. Il faut même attendre la moitié du film pour voir enfin apparaitre la fameuse théorie du faux film. Tout ce qui introduit le film parle de l’historique de la NASA et de la situation géopolitique de l’époque, et c’est globalement/vaguement vrai. Il y a certes des prémisses d’idées conspirationnistes, mais ça reste soft, et même en revoyant le film je ne saurais pas démêler le vrai du faux dans ces premières minutes. Ce qui nous mène à la technique suivante.

Au moment où les thèses complotistes sont dévoilées, le spectateur est prêt à les recevoir : à ce moment du film il a pleinement confiance en ce qui est raconté, et il a surtout perdu toute confiance en les autorités, car on vient de passer de longs moments à lui expliquer que les gens qui nous dirigent étaient corrompus (ce qui n’est pas forcément faux sur certains points, mais ça c’est un autre sujet).

Se baser sur des faits avérés

Toute connerie énoncée par les deux films est en fait basée sur un fait réel, indiscutable. Ce fait est alors étiré, sorti de son contexte, et utilisé pour en tirer des conclusion plus que hâtives. Pire encore : les films se gardent bien d’écrire noir sur blanc leurs conclusions, et laissent le spectateur y arriver par lui même en lui tenant la main, ceci afin de lui donner l’impression de s’être forgé sa propre opinion.

Interviewer des personnes de confiance

Bel exemple du biais d’autorité : les deux films montrent des pointures dans leurs domaines, des gens reconnus. Si ces gens participent, c’est qu’on peut faire confiance à tout ce qui est raconté, non ?

Pour Opération Lune, on a quand même des interviews de la femme de Kubrick, d’un agent de la CIA et de plusieurs employés de la NASA (dont Buzz Aldrin) ! Comment ne pas faire plus béton comme casting ? Sauf que les auteurs du documentaire les ont interviewé en prétextant réaliser un film sur le film de Kubrick, 2001. Pas sur une conspiration.

Je ne sais pas s’il y a eu le même genre de procédé fallacieux utilisé sur Hold-Up, mais deux personnes qui y figurent ont déclaré avoir été bernées : Philippe Douste-Blazy et Monique Pinçon-Charlot. A priori, ils ne savaient pas dans quoi ils mettaient exactement les pieds. Pinçon-Charlot a reconnu avoir tenu des propos inappropriés sur une comparaison avec l’holocauste, mais ceux là ne représentaient selon ses dires qu’une infime partie de la longue interview qui a été totalement coupée.

Mais une fois qu’on a ces interviews de gens censés qui ne parlent pas de conspirations, comment leur faire raconter des conneries ? En entremêlant leurs paroles avec des déclarations de personnes beaucoup moins dignes de confiance.

Fabriquer des experts

Un faux expert dans Opération Lune :

Soit disant producteur à la Paramount, ce mec est un acteur dont le nom a été inventé (tous les intervenants fictifs du film portent des noms de personnages de films de Kubrick). Et il est soit disant interviewé devant la statue de la Liberté à New-York. C’est en fait la version miniature qui se trouve à Paris. Le plus drôle étant que cet angle de vue est impossible à produire sur la statue américaine, plantée sur une île. Mais cela fait illusion, surtout quand on introduit l’interview par ce plan aérien :

Un faux expert dans Hold-Up :

On a donc un mec totalement inconnu au bataillon, introuvable quand on tape son nom dans un moteur de recherche, qui change de titre selon ce qu’on lui fait dire dans le film. Et je vous épargne la teneur de ses propos absolument délirante.

Je ne pense pas qu’Olivier Vuillemin soit autant fabriqué que Jack Torrance : ça a l’air d’être un illuminé qui croit vraiment ce qu’il raconte. Il a du s’auto-proclamer expert dans ses domaines, et les auteurs de la vidéo n’ont pas été trop regardants.

Mais tout ça ne suffit pas à asséner une thèse complotiste. Il manque une voix supplémentaire.

Faire une voix-off pleine de certitudes

Les différentes interviews sont montées les unes en parallèle des autres, avec des intervenants qui viennent se compléter et se répondre sans s’en rendre compte. Et la voix-off vient enfoncer le clou : c’est elle qui énonce les théories de complot, et qui surtout le fait avec une certitude en béton.

A la huitième minute d’Opération Lune, la voix off commence une tirade par « Il faut être d’une naïveté surprenante pour croire que… ». J’imagine que cette formulation a un nom bien défini, qu’elle correspond à une argumentation rhétorique particulière, mais je ne suis pas expert dans le domaine. Toujours est-il qu’on voit bien le but final : asséner une affirmation comme étant la vérité absolue et indiscutable, alors qu’on n’en sait rien. Et si on contredit cette affirmation, c’est qu’on est d’une naïveté surprenante.

Hold-Up a évidemment recours à cette rhétorique régulièrement, en commençant par faire parler un virus en 3D à la deuxième minute (ce qui est d’ailleurs une énorme faute de goût dans un montage tout en tension dramatique et ambiance feutrée, incompréhensible). Celui-ci infantilise le spectateur en lui demandant pourquoi il a peur alors qu’il est totalement inoffensif.

Partir dans tous les sens

Les deux films donnent le vertige. Leurs montages s’éparpillent. Les entremêlements d’interviews donnent le tournis. Une énormité a à peine le temps d’être annoncée qu’on passe sur un autre scoop incroyable qui n’a rien à voir. On est totalement perdu, on ne sait plus vraiment quoi penser, mais une chose est sûre : c’est pas net. Il y a forcément un complot. « Je n’ai pas tout compris à ce que ce film raconte, mais ça fait réfléchir, c’est moi qui ai été trop peu attentif, en tout cas je suis convaincu ».

C’est une forme de mille-feuilles argumentatif, qui consiste à balancer une foule d’arguments les uns à la suite des autres sans laisser le temps à l’autre de réfléchir sur chacun d’entre eux. Sauf qu’ici, on balance des arguments sur plein de sujets différents.

Jouer la mélancolie et ne pas faire trop joli

Les deux documentaires ont une bande son très chargée en mélodies et ambiances douces-amères. On a limite une ambiance de deuil. Ça joue l’émotion à fond. On nous prépare à nous annoncer une mauvaise nouvelle inéluctable.

A ce titre, je trouve la prise de son, le montage, la musique et le mixage exemplaires dans les deux films. Hold-Up a par contre des prises de vue de très mauvaises qualités, avec des images mal exposées et pas étalonnées, des problèmes de balance des blancs, et surtout une incompréhensible caméra sur rail qui tourne autour des invités :

  • le fond noir uni empêche de voir le mouvement ;
  • le mouvement est saccadé ;
  • la seconde caméra fixe est derrière la principale, ce qui fait qu’on voit souvent passer le cadreur et le machiniste dans le champ.

L’occasion de voir que le machiniste qui pousse le chariot a un masque. Assez cocasse quand on tourne une vidéo qui raconte que ça ne sert à rien.

Paradoxalement, je trouve que toutes ces erreurs jouent en la faveur du film : le spectateur moyen ne s’en rend pas forcément compte, mais il comprend inconsciemment que le budget du film est tout petit et qu’ils font du mieux qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Et c’est le positionnement parfait pour des conspirationnistes supposés éveilleurs de conscience, qui sont hors du système et qui ne disposent donc pas des moyens des grands méchants médias. Le plus cocasse étant que les auteurs de la vidéo sont eux-mêmes bien issus des grands médias, comme le stipule leur page Ulule :

Conclusion

Si vous croyez à ce que raconte Hold-Up, inutile de m’insulter : oui, ce n’est pas parce que Opération Lune est un canular que Hold-Up en est forcément un. Et ce n’est pas parce que Hold-Up a une forme foncièrement malhonnête que le fond est forcément faux (quelle belle allitération, je vais encadrer cette phrase). Après tout, beaucoup de documentaires et magazines d’enquête qui sont plutôt bien intentionnés et moins critiqués sur le fond ont recours à des procédés narratifs très discutables voire parfois mensongers. Je pense à Cash Investigation et aux films les plus connus de Michael Moore (Bowling for Columbine, Fahrenheit 9/11).

Cet article n’a pas pour but de convaincre de l’arnaque qu’est cette vidéo. Beaucoup d’autres l’ont déjà fait. Le but ici est de montrer comment la forme permet de faire passer le fond.

Pour ma part, je ne cherche pas à convaincre les conspirationnistes qu’ils font fausse route : à la fin de ma découverte de Opération Lune, je me suis senti bête, minable, stupide. Comment j’ai pu croire à toutes ces conneries ? J’étais bien heureux d’être seul lors du visionnage, pour que personne n’assiste à mon état de fascination devant ces images mensongères. C’est une histoire de fierté mal placée, dont on est tous plus ou moins dotés.

Alors si j’avais partagé mon enthousiasme devant cette folle histoire sur les réseaux sociaux, je n’aurais probablement pas accepté qu’on m’explique que j’étais stupide, même si je savais que j’avais tort. Comme le dit bien cette vidéo, les gens n’aiment pas qu’on leur hurle qu’ils ont tort. Je pense donc qu’il est trop tard pour que les gens qui ont soutenu cette vidéo fassent machine arrière.

Je vous conseille de voir Opération Lune, même si la surprise est gâchée pour vous : le film est jouissif à voir, passionnant à disséquer. Chaque petite astuce de montage, de triche au niveau des traductions est un régal. Si vous ne le regardez pas pour l’aspect complotiste, vous pouvez vous dire que toutes ces astuces sont aussi régulièrement utilisées au cinéma et même dans les publicités et films d’entreprise.

Philosophie

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