Le drone FPV : l’impasse

Vous voyez ces titres racoleurs qui critiquent un truc pour qu’au final le contenu de l’article l’encense ? Ben là c’est pas ça.

Beaucoup de gens me partagent cette vidéo :

La vidéo est réalisée avec un tout petit drone, nommé FPV RACER (plus communément appelé FPV tout court, mais un peu à tort vu que ça inclurait alors d’autres types de drones qui n’ont rien à voir). Ce genre de drone est très différent des drones plus « classiques » qui ont une caméra stabilisée. Ici, la caméra est fixée au châssis, ce qui donne cette effet de caméra volant comme un oiseau ou un avion. La stabilisation du drone est quasi inexistante, ce qui lui permet de réaliser des acrobaties et de s’incliner à volonté.

Ça fait plusieurs années que ce genre de vidéo traine sur les réseaux sociaux, mais celle-là a eu un succès incroyable. La plus ancienne vidéo de ce style que je connaisse est celle là :

Je me demande même si ce n’est pas la toute première vidéo à utiliser le plug-in Reelsteady pour stabiliser l’image du drone qui est à la base très chaotique :

Bref, la vidéo du bowling a fait un carton. Et elle le mérite, elle est plutôt cool. J’imagine que c’est en partie du au mini storytelling qu’elle comporte. Elle raconte vaguement quelque chose, même si c’est très limité : c’est toujours beaucoup plus que ce qu’on voit d’ordinaire dans ce genre de vidéo. Il y a aussi une part de chance dans ce succès, comme dans tout succès : pourquoi cette vidéo et pas une autre ? Ça va quand même jusqu’au réalisateur des Gardiens de la Galaxie qui voudrait travailler avec les mecs. Mais il reste très vague, il dit juste qu’il veut que les auteurs de la vidéo « viennent avec lui sur son prochain tournage ». Si ça se trouve, ce n’est que pour leur faire faire une visite guidée. Car les images d’un drone comme celui-ci sont inexploitables au cinéma.

Petite taille, petit capteur, petite qualité

La vidéo du bowling passe très bien sur un smartphone. Mais un écran d’ordinateur ou une TV montrent les limites du filmage à la Gopro. La plus grande étant la mauvaise sensibilité en basse lumière qui cause beaucoup de problèmes, dont un auquel on ne peut rien faire : le « flou qui vibre ». Régulièrement, l’image comporte un flou qui « fourmille » le temps de quelques fractions de secondes. Il est dû aux légères secousses du drone qui sont ensuite gommées par la stabilisation numérique. Mais cette dernière ne peut pas gommer le flou de mouvement provoqué par la secousse. Celui-ci est donc conservé sur une image stabilisée et donc rendu bien visible.

La solution à ce souci est d’augmenter fortement la vitesse d’obturation, afin de totalement retirer le flou de mouvement. Le problème c’est que l’on perd alors en luminosité, vu que le tournage a lieu en intérieur : notre image devient toute sombre. Il faut donc compenser l’exposition en touchant un autre paramètre : la sensibilité du capteur (les ISO). Sauf que la GoPro a un tout petit capteur très mauvais en basse luminosité. Augmenter sa sensibilité rajouterait énormément de bruit moche à l’image et dégraderait considérablement la qualité de cette dernière.

Plus grosse caméra, plus gros porteur

La solution aux limites de la Gopro : utiliser de plus grosses caméras, avec de plus gros capteurs. Pas mal de gens commencent à mettre des Red sur des gros drones FPV :

Photo : Ross Beck

Ça excite beaucoup le gros geek que je suis, mais en dehors d’un certain amusement, je ne vois pas ce que ça peut apporter d’autre.

Pour se faire une idée du résultat :

C’est pas mal du tout, mais on voit bien que le drone est plus gros, plus lourd, et beaucoup plus compliqué à manier qu’un mini drone de quelques centaines de grammes. L’inertie est infiniment plus prononcée. Le cadrage est parfois aux fraises, et on sent que le drone est à la peine pour suivre correctement les voitures. Ces images n’ont rien à voir avec le dynamisme promis par les mini-drones. Et j’ai retrouvé cette lourdeur dans toutes les vidéos de ce genre d’engin.

Impossible de réaliser la vidéo du bowling avec ce genre de drone : il ne passe plus dans la moitié des endroits visités et il risque de décapiter les acteurs.

Une fiabilité insuffisante pour la fiction

Au cinéma on ne peut pas se permettre de refaire une prise plusieurs fois car le cadreur s’est raté. Or, le drone FPV a des trajectoires totalement incertaines et demande souvent de s’y reprendre à plusieurs fois pour faire le mouvement parfait. Si on conjugue cela avec la nécessité de suivre des acteurs ou véhicules en les cadrant correctement, c’est trop compliqué pour évoluer dans un contexte où chaque minute compte.

Il y a aussi la dimension sécurité : un drone classique est déjà assez dangereux. Un drone FPV, c’est encore pire. Je ne vois pas comment des tournages et leurs compagnies d’assurances vont autoriser des tondeuses volantes non stabilisés à survoler les visages des acteurs. Bon, pour relativiser, on vit dans un monde où Michael Bay fout toute une équipe de tournage devant une ambulance qui défonce un barrage routier, donc tout est possible.

Un marché de niche déjà saturé

Les professionnels du drone classique sont déjà en surnombre. Seule une poignée surnage, les autres crèvent la dalle à côté. Bon nombre d’entre eux se lancent dans le FPV pour se diversifier. Je pense qu’on peut dire que le marché du FPV est déjà saturé, au vu du peu de demande qu’il y a dans ce domaine.

Alors oui, des prestataires vont faire fortune avec le FPV. Mais ils se compteront sur les doigts d’une main.

A ce marché difficile il faut rajouter le coût exorbitant de la pratique du FPV : pour l’instant, il faut tout inventer et assembler soi-même. L’investissement en temps et en compétences techniques avant de pouvoir voler est énorme. Il existe bien un premier drone FPV « clés en main » créé par DJI, mais on est plutôt dans le domaine du jouet que dans le matériel utilisable sur de la publicité ou fiction.

Un intérêt visuel discutable

La première fois que j’ai vu une vidéo de ce genre de drone, j’ai été scotché. A partir de la deuxième fois, j’en avais déjà marre. Et maintenant j’ai l’overdose totale de visite de maisons et bâtiments industriels en FPV. Ces vidéos qui se veulent immersives m’empêchent totalement de rentrer dans l’histoire (quand il y en a une), trop distrait par le pilotage du drone, le fait que le cadre soit déterminé par les contraintes de ses mouvements, les petits ajustements visibles à moitié paniqués d’altitude et de gaz pour passer dans telle encadrure de porte, etc.

Personnellement je n’ai pas la nausée quand je regarde une vidéo de FPV, mais beaucoup de gens se plaignent d’un certain effet gerbitron. Le commentaire récurrent : « j’ai voulu gerber mais super pilotage, bravo ». Du pilotage donc. Noble art, mais rien à voir avec du cadrage, de la composition, du montage.

Le drone FPV implique une très courte focale. Personnellement, dans la majorité des cas, je n’aime pas ça. Je préfère nettement les longues focales en plan aérien. Par exemple, cette vidéo me fait jouir :

Les possibilités

Je ne crois donc pas au phénomène du drone FPV : trop de contraintes techniques pour un résultat pas bien dingue et très limité. Évidemment, dans quelques mois ou années sortira un film qui aura réussi à caser des beaux plans en FPV. Tout le monde va s’extasier dessus pendant 3 jours, le making of promotionnel montrera à quel point le tournage était épique, et puis on oubliera.

Il reste que je vois un domaine dans lequel le drone FPV peut se rendre utile :

The Dark Knight Rises

On suit en vol un vaisseau imaginaire. La prise de vue est réelle (un drone ou un hélico qui filme le décor), puis le vaisseau est ajouté (en 3D j’imagine). Le drone FPV pourrait permettre des prises de vues rigolotes dans ce genre de séquence, sans avoir la contrainte de suivre un objet, vu qu’il n’existe pas. Et en même temps, la poursuite du film déglingue assez comme ça, pas besoin d’une caméra qui fait des loopings…

Je me trompe peut-être pour The Dark Knight Rises : les mecs sont capables de faire ce genre d’environnement en 3D, mais ça m’étonnerait que Nolan veuille de ça.

Cinéma, Tournage

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