Une mauvaise copie d’une bonne vidéo

Depuis quelques jours, d’excellentes vidéos québécoises montrant des youtubers racontant des mauvaises blagues rencontrent un énorme succès. Dans la foulée, un site français, Minutebuzz, a essayé d’en faire une copie, mais qui est très mauvaise. Pourquoi ?

La vidéo « originale » :

A noter que cette vidéo est elle-même une reprise d’une série de vidéos américaines. Mais l’intérêt n’est pas là : tout est une copie d’une copie d’une copie. J’ai moi-même copié le format d’interviews « Fast & Curious » pour une conférence de développeurs, en leur posant des questions centrées sur le sujet. Les idées elle-mêmes ne valent rien, seules leurs mises en application ont de la valeur. Sauf que de la valeur, la copie française n’en a pas beaucoup :

La première vidéo est drôle, mais pas la seconde, pour beaucoup de raisons.

La qualité du son

Les québécois ont un son irréprochable. Les français ont un son pas loin du dégueulasse. Le plus drôle, c’est que le son utilisé n’est pas celui qui a été capturé par leurs micros, qu’ils tiennent donc pour rien. Il s’agît certainement du son pris par le micro interne de la caméra. C’est probablement le plus gros problème de la vidéo : un son trop mauvais, qui force à se concentrer pour comprendre, est totalement rédhibitoire.

Le montage

Le principe de la vidéo québécoise est très facile à comprendre : deux personnes se racontent des blagues pourries. Si l’une rit, l’autre empoche un point. C’est expliqué en moins de 5 secondes avec des textes concis.

Le jeu repose sur le fou-rire inassouvi : plus on essaie de se retenir de rire, plus on a envie de rire. Ainsi, on scrute les moindres rictus des joueurs pour voir s’ils vont craquer. On se prend au jeu. Et on en arrive même à rire lorsqu’ils ne laissent rien transparaître.

La vidéo française, elle, ne donne aucune explication. On ne comprend même pas que les acteurs ne sont pas censés rire. Et il n’y a pas non plus de comptage du score. A partir de là, difficile de rentrer dans le jeu.

Le jeu des acteurs

Je parle bien d’acteurs pour les deux vidéos : même si la majorités des réactions sont spontanées, on a affaire dans les deux cas à des personnes qui sont conscientes de ce qu’elles sont en train de tourner et de la meilleure attitude à avoir pour faire une vidéo virale.

Les québécois ont un vrai tempo comique que les français n’ont pas. Avant tout, ils attendent un certain moment avant de pouffer de rire, ils se retiennent autant qu’ils peuvent. Il faut plusieurs blagues pour décrocher le premier sourire à un des participants. Ensuite, il arrive au bout d’un certain moment qu’un acteur rie à ses propres blagues. Il y a une vraie progression dans le fou rire intérieur des personnages : à chaque instant de la vidéo, un nouvel ingrédient est rajouté pour garder le spectateur, l’éviter de zapper sur autre chose. Du côté des français, absolument tout le monde se marre dès la première blague, et ça n’ira pas plus loin. On sent un manque d’assurance dans la vidéo, comme si l’on forçait notre propre rire pour forcer celui des autres.

Les québécois se regardent les yeux dans les yeux lorsqu’ils se racontent leurs blagues. Cela permet encore de renforcer la notion de duel : ils se jaugent, essaient de déceler les faiblesses de leur adversaire tout en essayant de leur provoquer un fou rire en même temps. Quasiment aucun jeu ou échange de regards en France, les acteurs ont beaucoup trop leurs yeux sur leurs papiers. Et lorsque quelqu’un s’aventure à user de son regard, c’est surjoué et artificiel.

L’écriture

Le concept de la vidéo originale est centré sur les « dad jokes », littéralement « blagues de papas » : une expression anglaise pour désigner une gentille petite blague (généralement un calembours) totalement désuète, inoffensive, plutôt mauvaise et embarrassante. Les québécois respectent ce point de départ. Les français, eux, finissent par raconter des blagues basées sur le sexe, l’inceste, la pédophilie. Ils cassent totalement l’idée de base d’un petit jeu innocent, la vidéo n’a à ce moment plus aucun sens.

Les accents

Les québécois ont un accent jovial et une certaine tendance à mâcher les mots. Sur la vidéo, ils vendent leurs blagues en gommant beaucoup cet accent et en articulant très bien. Ils interprètent leurs blagues sur un ton très solennel, ce qui créée un décalage. Les français ont un accent plus « hautain » de base, mais ils ne le mettent pas à profit : il aurait été intéressant de voir les acteurs aller à fond dans la caricature en racontant ces mauvaises blagues avec une attitude très sérieuse, tendance pédante. Mais il n’en est rien : là encore, ils ressemblent à une bande de potes en fin de soirée.

La mise en scène

Les deux images parlent d’elles-mêmes :

Les québécois sont dans une vraie configuration de « match », de joute verbale. Cela accentue l’effet comique, en filmant avec sérieux un exercice totalement crétin. De leur côté, les français sont en train de se raconter des blagues à l’aise dans leur salon.

Les québécois sont autour d’une table, proches l’un de l’autre. Ils sont droits sur leurs chaises, en tension. C’est tout l’inverse dans l’autre vidéo, avec des acteurs avachis dans leurs canapés et loin les uns des autres. La notion de duel disparaît.

Les microphones des québécois sont posés sur la table. Les acteurs doivent donc parfois se voûter et s’approcher légèrement de leur adversaire pour déclarer leur blague, ce qui rajoute une tension psychologique désuète qui amplifie le ridicule de la situation. Les français, avec leurs microphones qui ne servent à rien, ne peuvent pas trop jouer avec ça.

Le hors-champ

Chez les québécois, les participants se relaient tour à tour. Ceux qui sont en pause sortent hors champ. Il arrive qu’une situation vraiment drôle fasse rire ces personnes là. On entend alors des rires qui viennent de nulle part. Cela créée une sensation d’inédit : ce qu’on voit est vraiment très drôle, et même ceux qui sont derrière la caméra rigolent. C’est donc vraiment un moment exceptionnel. En France, tout le monde est constamment devant la caméra, dans le canapé du fond. Cela casse tout l’effet, surtout que tout le monde se marre en permanence. Encore une fois, on a l’impression d’assister à un apéro entre amis.

Conclusion

Le but de cet article est de montrer qu’un concept qui semble simple peut souvent s’avérer être difficile à exécuter. Toutes les erreurs que j’ai listées sont assez évidentes, et pourtant, beaucoup d’amateurs les font. Tout simplement car il y a beaucoup trop de petites choses auxquelles penser. C’est cette même sous-estimation de la difficulté qui mène des sociétés à réaliser elles-mêmes pour des raisons budgétaires leurs vidéos qu’elles souhaientent virales et à se planter royalement :

Est-ce que tous ces problèmes de la vidéo de Minutebuzz sont graves ? Si le but de la vidéo était de faire des vues, la réponse est non, vu le grand nombre de likes/partages qu’elle a suscités. Ainsi, pourquoi s’embêter à soigner une vidéo si Minutebuzz a une base de followers assez solide pour générer du trafic sur son contenu ? C’est un peu cynique, mais tant que les gens acceptent un aussi bas niveau de qualité, autant ne pas se fouler ! Faire une vidéo de qualité aurait nécessité plus de temps et un meilleur matériel. Il n’est pas du tout certain que l’apport en nombre de vues vaille l’investissement. Ça va totalement dans le sens de la stratégie de ces nombreux sites qui misent sur la production très rapide de contenu : il est plus rentable pour eux de copier une multitude d’idées en bâclant leur travail afin d’aller vite que de développer une seule idée originale proprement.

Désolé pour les captures d’images très moches de la vidéo de Minutebuzz : je n’ai toujours pas percé les mystères du réglage de qualité du lecteur de Facebook, qui a une latence énorme. La vidéo elle-même est en bonne qualité.

Montage, Philosophie, Tournage

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