Vitesse d’obturation : réflexions diverses et exemples

Parlons de mouvement, et de baston.

Beaucoup de vidéos sur le net expliquent ce qu’est la vitesse d’obturation, mais la plupart sont centrées sur la photographie, pas sur l’image en mouvement (techniquement pareil, mais artistiquement différent). Et parmi celles qui parlent de vidéo, elles montrent d’excellents exemples faits à la main par les vidéastes, mais peu de « vrais films ». C’est ce qu’on va voir dans cet article, libéré des contraintes de Youtube qui vous tape sur les doigts dès que vous essayez de mettre un extrait de Fast&Furious 10.

Pour les débutants

Rapide explication super approximative pour que vous compreniez le principe : faire varier la vitesse d’obturation permet de contrôler le flou de mouvement dans notre image. Plus la vitesse est lente, plus le flou est prononcé. Plus la vitesse est élevée, plus les éléments en mouvement apparaissent nets, mais avec un effet saccadé/stroboscopique. Aussi, augmenter la vitesse d’obturation assombrit notre image, mais ça on va y revenir plus tard.

La vitesse d’obturation peut aussi s’appeler angle d’obturation, terme provenant de la caméra pellicule mais toujours utilisé sur les caméras numériques professionnelles. C’est la même chose, mais dans des unités et un mode de calcul différents. Plus l’angle est grand, plus le flou est présent.

Une excellente vidéo pour comprendre le délire en détail :

Une vitesse d’obturation classique sur une caméra stabilisée

The Thin Red Line, de Terrence Malick (voir surtout les 20 dernières secondes) :

La fin de la vidéo montre énormément de mouvement dans l’image, pourtant très lisible. Les longs travellings sont fluides, et le flou de mouvement vient parfaire cette fluidité. Si on s’arrête sur une image en particulier, on se rend compte d’à quel point tout est flou :

C’est la succession de ces images en apparence floues qui rend le plan intelligible.

Une vitesse d’obturation rapide sur une caméra épaule

LE film qui a marqué par son usage de la haute vitesse d’obturation (pas le premier, mais il a lancé la mode), Saving Private Ryan de Spielberg (scène violente) :

On a donc une image beaucoup plus chaotique, non seulement grâce au filmage à l’épaule mais aussi à cette vitesse élevée qui fige les mouvements : on voit les mouvements des personnages se décomposer, on voit passer les grains de sable et les gouttes d’eau devant l’objectif de manière assez détaillée. Et le tout a un effet saccadé.

Ridley Scott aussi a bien utilisé cet effet, dans la plupart de ses films :

Une vitesse d’obturation classique sur une caméra épaule

Un autre film qui a eu beaucoup d’influence dans les années 2000, pour le meilleur et pour le pire : The Bourne Identity de Doug Liman.

Et les deux suites de Paul Greengrass qui vont encore plus loin dans le délire, et qui ont vraiment lancé la grande mode du combat au corps à corps filmé de manière chaotique, sauf que peu ont réussi à l’égaler, et beaucoup se sont vautrés :

On voit avec ces deux films que l’on n’a pas besoin d’innover sur la vitesse d’obturation pour provoquer du chaos. Ce n’est pas parce qu’on filme une scène d’action qu’on doit forcément augmenter la vitesse d’obturation.

Une vitesse d’obturation baissée à l’extrême

On revient sur Gladiator, à partir de 32 secondes :

Cette fois on part dans l’extrême inverse : on baisse fortement la vitesse d’obturation, à un point où les expositions de la pellicule à la lumière durent trop de temps pour en caser 24 par seconde. Et là, c’est bien le bordel, à la fois très flou et saccadé :

Notez bien qu’il n’y a pas de ralenti dans ces plans. On peut aussi voir que l’action est toujours intelligible. On comprend ce qu’il se passe, même si on ne saisit pas les détails.

Je crois que Gladiator et Saving Private Ryan sont les seuls films dans lesquels j’ai aimé cet effet. On l’a aussi beaucoup vu chez Peter Jackson (ses premières adaptations de Tolkien et un peu dans King Kong), mais je trouvais ça moche et kitsch.

Une affaire de goûts, peut-être. Ce qui me fait penser que Usual Suspects utilise cette technique pour une scène volontairement abusée visuellement : le narrateur raconte la légende d’un truand à l’identité inconnue qui tue sa famille. Tout est flouté avec une faible vitesse d’obturation pour rendre la scène abstraite : elle est racontée par un personnage de manière sommaire, pas montrée telle qu’elle a pu se dérouler vraiment.

Une vitesse d’obturation légèrement baissée

Michael Mann a une drôle de manie depuis qu’il est passé à la caméra numérique : il baisse légèrement sa vitesse d’obturation, de façon a avoir un flou de mouvement extrêmement présent, qui donne un look camescope à ses images. Un exemple avec Collateral :

Personnellement je trouve cela très convaincant sur ce film, sur Ali et sur Miami Vice, qui ont tous les deux lieu principalement de nuit, dans un environnement urbain et moderne.

J’ai beaucoup plus de mal avec Public Enemies qui se déroule dans les années 30, alors que le flou prononcé a une forte connotation « caméra numérique » (ce qui n’a en soi aucun sens, vu qu’on peut très bien avoir le même flou sur pellicule), technologie qui n’existait évidemment pas à l’époque :

Je pense que le but recherché est l’immersion : en combinant ce flou de mouvement à des bruitages très secs et une caméra portée cadrant de manière destructurée, on a un peu l’impression de s’y croire.

Autre théorie : Mann aime bien tourner en décors et lumière naturels. Donc avec peu de luminosité disponible, baisser la vitesse d’obturation permet de remonter l’exposition de notre image. Peut-être est-ce la vraie raison, qui pourrait expliquer pourquoi ce sont surtout les scènes de nuit de Public Enemies qui ont ce flou de mouvement.

Ce qui nous mène à une utilisation beaucoup moins réfléchie de la faible vitesse d’obturation, et cette vidéo en donne de bons exemples à 1min05s :

De plus en plus de films se contrefoutent de la vitesse d’obturation, ce qui les fait ressembler à de la merde.

Jouer avec les règles

On voit donc qu’on a une règle à respecter pour avoir un flou de mouvement naturel correspondant à l’oeil humain (la fameuse règles des 180 degrés d’angle d’obturation), et qu’on peut s’en éloigner pour proposer des choses différentes. Ça ne veut pas pour autant dire que c’est la foire à la saucisse et qu’on peut se passer d’y réfléchir.

Un peu de recherche sur Saving Private Ryan et on trouve qu’ils ont utilisé un angle d’obturation à 90° sur la plupart des plans, et un angle à 45° pour bien détailler les explosions et autres projections de particules. Si on convertit ça en vitesse d’obturation, on obtient respectivement 1/96 et 1/192. Ce qui au final n’est pas énorme, par rapport à nos caméras numériques qui peuvent monter bien plus haut ! Et d’ailleurs, on se rend compte que le film montre toujours un peu de flou de mouvement :

On ne peut donc pas se dire « on fout la vitesse à 1/4000 et YOLO ! ». Ce n’est pas parce qu’on veut décomposer les mouvements qu’il ne faut pas doser l’effet. Une trop grande vitesse d’obturation va rendre vos mouvements désagréables en supprimant la totalité du flou de mouvement. Même des films assez extrêmes comme 28 Days Later gardent du flou (je n’ai pas trouvé le chiffre exact mais ça me semble encore plus exagéré que le Spielberg).

Le combat des tigres dans Gladiator nous apprend autre chose. Les plans de coupe sur le public en délire (et quelques autres plans notamment sur les larbins qui tiennent les tigres) ont une vitesse d’obturation normale :

La haute vitesse d’obturation est en gros réservée aux plans de baston pour magnifier sa violence et sa brutalité. Cela nous montre que ce paramètre est murement et précisément réfléchi, et pas juste monté à bloc.

Conclusion

La règle des 180 degrés est un point de départ impératif pour régler sa caméra. Libre ensuite à chacun de s’en éloigner légèrement pour affirmer un style particulier, qui doit être réfléchi. Comme beaucoup d’autres paramètres, un spectateur lambda ne se dira jamais devant votre film que votre vitesse d’obturation est mal choisie, mais il saura que quelque chose cloche, sans savoir quoi.

Cinéma, Philosophie, Tournage

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